Etude UX Design sur la technologie et l’épargne des femmes en RDC [1ère Partie]

Article écrit par Kennedy Kirui de nos partenaires iHub Consultancy (“Understanding the mental models around the savings culture and aspirations of women in rural Bukavu“) et traduit de l’anglais par Regan Kramer, amie de YUX Dakar.

Jean-Paul Sartre, le philosophe existentialiste pionnier, dramaturge, romancier et critique littéraire, est – avec Richard Kuhn, Adolf Butenandt, Gerhard Domagk, Boris Leonidovich Pasternak et Le Duc —  une des très rares personnes à avoir refusé le prix Nobel. La vie de Jean-Paul Sartre vaudrait un roman, mais pour les besoins de cet article, je m’en tiendrais à une seule de ses phrases :

“Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent.” – Jean-Paul Sartre

Cela n’arrive pas très souvent, mais de temps en temps, on travaille sur un projet qui change profondément sa façon de voir certaines situations. C’est ce qui est arrivé à notre équipe UX en mars dernier.

Women for Women International est une ONG d’aide humanitaire qui propose un soutien pratique et moral aux femmes qui ont survécu a des situations de guerre. Dans les pays touchés par des conflits ou des guerres, Women for Women favorise l’accès à un revenu et à l’épargne pour les femmes les plus marginalisées, dans le but de leur permettre d’améliorer leur santé physique et morale, d’avoir une voix  tant chez elle que dans leur communauté, et de rejoindre des réseaux pour se renforcer.

En novembre 2014, Women for Women International a reçu une bourse de la société Intel pour réaliser des recherches avec des femmes de la République Démocratique du Congo (RDC). L’objectif de cette étude était d’arriver à une meilleure compréhension de l’« alphabétisme technologique » de ces femmes, et de l’impact potentiel que le téléphone portable pourrait avoir sur leur vie.

Une représentante de Women for Women a pris contact avec notre responsable de recherche d’alors, Angela, pour demander à iHub Research de travailler sur ce projet. Angela s’est rapidement rendu compte que la recherche UX aurait une part importante dans l’étude, ainsi elle a mis la responsable du UX Lab d’alors, Samantha, dans la boucle.

Contexte du projet

La République démocratique du Congo a fait face à bon nombre de guerres. Les femmes et les enfants sont particulièrement touchés par la guerre. D’autant plus lorsque celle-ci s’éternise. En tant que jeune femme, vous risquez de vous retrouver à vivre avec les rebelles dans la forêt. Vous n’êtes plus scolarisée. Lorsque la guerre se termine, il peut s’avérer difficile de réintégrer la société. C’est dans ce contexte que Women for Women International œuvrait lorsqu’elles ont commandé l’étude en question.

L’hypothèse du projet était que les femmes dans les régions rurales de la RDC (et plus précisément de Nyangezi) ne demandent que de pouvoir utiliser un téléphone portable, mais elles n’ont pas la possibilité d’en acheter ou d’en posséder. Une autre hypothèse était que le niveau d’alphabétisation de ces femmes pourrait éventuellement poser un frein à leur d’intérêt pour les téléphones portables. L’étude a été conçue de façon à approfondir les connaissances autour de ces deux hypothèses. La recherche s’est déroulée en deux temps distincts, à travers des interviews, des observations ethnographiques et des focus groups, avec comme objectif de répondre aux questions suivantes :

  • Quelle est l’idée que les femmes des communautés à bas revenus en RDC se font actuellement de l’épargne financière ?
  • Quelles sont leurs capacités technologiques actuelles ?
  • Quelles sont les besoins, désirs et aspirations de cette communauté précise ?
  • Quelles sont les solutions technologiques qui pourraient être mises en œuvre en RDC pour favoriser les comportements d’épargne financière et pour distribuer du contenu et des informations pertinents pour cette communauté ?

Au mois de mars 2015, Women for Women International a commandé une étude pour approfondir les connaissances au sujet de l’hypothèse citée plus haut. La recherche s’est réalisée en deux phases en RDC – Sud-Kivu – dans une région rurale, le Nyangezi.

1ère Phase – Comprendre les capacités technologiques et l’épargne financière

La première phase du projet cherchait à comprendre deux éléments clé :

  • Quelle est l’idée que les femmes des communautés à bas revenus en RDC se font actuellement de l’épargne ?
  • Quelles sont leurs capacités technologiques actuelles ?

A cette fin, Abigael, de l’équipe du UX Lab de iHub, est allée passer deux semaines à Bukavu pour réaliser l’étude. Heureusement, en tant que Kenyane, elle n’a pas eu du mal à obtenir un visa pour la RDC. Pour se rendre à Bukavu, elle a dû prendre l’avion jusque Kigali. De Kigali, elle a fait 5 heures de taxi jusque la frontière RDC -Rwandaise. Une fois du côté de la RDC, elle a dû sauter dans un 4×4, car la route de la frontière jusque Bukavu est très mauvaise. Heureusement que cela ne prend qu’une trentaine de minutes. Une fois à Bukavu, la première chose que l’équipe devait faire, c’était un briefing sur la sécurité. La RDC est un pays relativement sûr, il fallait néanmoins qu’elles prennent quelques précautions. La classification sécuritaire était « ambre » – c’est à dire, sûre, mais tout peut arriver, alors il faut faire attention. Ainsi, chaque fois qu’Abigael et l’équipe de Women for Women se sont rendues sur le terrain, elles devaient se mettre sur la route du retour dès 15 heures.

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Quelques unes des femmes ayant participé à l’étude

Pendant 15 jours, Abigael s’est levée très tôt ! Elle avait deux heures de route pour se rendre dans la partie rurale de Nyangezi. C’est là-bas qu’elle retrouvait les femmes qui participaient à son étude. Celles-ci étaient des femmes rurales qui connaissaient déjà Women for Women International. Elles étaient déjà inscrites dans un stage sur l’« empowerment social », les compétences de vie, et l’accès à l’autonomie économique. Il y avait 250 participantes, reparties en 10 groupes de 25 personnes. Grâce à la bourse d’Intel, chaque groupe de 25 a reçu un téléphone portable pour que les chercheuses puissent établir leur niveau de connaissances technologiques vis à vis des portables, et identifier les technologies qui leur conviendraient le mieux. Ces deux semaines de recherche en contact direct ont fourni des un savoir important qui était essentiel à la deuxième phase.

Les deux semaines en RDC ont été consacrées à des entretiens individuels, des études ethnographiques et des discussions en groupe.

Les entretiens individuels

Les entretiens en tète à tète avec une partie des participantes ont permis d’avoir une meilleure compréhension de leur psychologie. Ces femmes, qui ont toutes été touchées par la guerre, ont vu leur vie bouleversée par elle. Lors de ces entretiens, Abigael a pu découvrir comment ces femmes vivaient en période de paix, leur avis et expériences sur leur vie d’avant, sur la guerre, et sur ce qu’elles font pour essayer de reconstruire leur vue, ainsi que leurs aspirations pour l’avenir.

Les études ethnographiques

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une étude ethnographique ? Normalement, les études de marché se basent sur des questions très directives posées à une population précise, ciblée, pour en tirer des conclusions à partir des informations recueillies. L’ethnographie, la méthode utilisée notamment par les anthropologues, demande une autre approche, plus holistique. L’ethnographie implique de rendre visite aux participants d’une étude chez eux ou sur leur lieu de travail pour les observer, les écouter, et éventuellement les interroger, de façon non-directive. Avec cette approche, on voit comment les gens se comportent dans leur propre contexte, et non pas dans celui que vous définissez.

Pourquoi inclure l’ethnographie dans la recherche UX Design ? Quelque soit le produit que vous développez, il sera utilisé dans l’environnement personnel de la personne ; les réponses que les gens donnent aux sondages ne reflètent pas toujours leur comportement réel dans leur propre environnement. Ainsi, l’ethnographie est un complément intéressant aux études de marché plus classiques. Elle permet de mieux comprendre l’environnement global qui entoure les réponses aux questions dans les entretiens et les sondages.

Pendant une précédente intervention dans la même région que cette étude, Women for Women International avait construit une maison des femmes pour servir de lieu de réunion pour elles. A cet endroit, elles pouvaient se former à la fabrication du savon, à la cuisine ou à la gestion d’un commerce. Des principes de base, telles que comment rendre la monnaie pendant une transaction, ont également été enseignés au centre. Women for Women avait introduit la « table banking » (la banque sur table, une variante de la tontine), pour promouvoir une culture de l’épargne chez ces femmes.

Pendant son séjour, Abigael a pu observer des réunions hebdomadaires dans ce lieu construit par Women for Women. Cela nous a permis d’observer et d’écouter ces femmes dans leur environnement habituel, dans un contexte non-directif.

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Abigael donne une introduction rapide au smartphone à un groupe de participantes

Sur 250 femmes dans l’étude, seules 11 avaient un téléphone portable. Une seule femme en avait un à elle, les 10 autres femmes avaient emprunté le leur à des proches. Les 11 téléphones étaient tous des téléphones mobiles basiques. Lors de l’étude, les femmes ont eu un certain temps pour découvrir des smartphones librement. Chaque groupe (les 250 femmes étaient reparties en 10 groupes de 25) avait un smartphone. A part quelques opérations de base, Abigael ne leur a pas montré comment les utiliser. Elles devaient l’explorer pour en trouver l’utilisation elles-mêmes. Au bout de trois jours, Abigael est retournée pour voir ce qu’elles avaient appris. En plus de passer des coups de fil, les femmes savaient désormais se servir de la calculatrice incorporée, filmer et prendre des photos, enregistrer avec l’enregistreur vocal, et allumer la radio. Un groupe a même compris comment envoyer des photos avec Bluetooth. Quelques femmes ont posé des questions au sujet de l’Internet. Elles ne savaient pas vraiment ce que c’était, mais elles étaient curieuses d’apprendre son fonctionnement.

Discussions en « focus group »

Abigael a animé les discussions en focus group au sujet des téléphones mobiles, l’argent mobile et l’épargne. Après chaque discussion, elle a formé les femmes sur l’argent mobile et comment ça fonctionne. Elle a également répondu à leurs questions sur les sujets qu’elles avaient vus ensemble. Elle a répondu aux questions après les discussions pour ne pas influencer les réponses.

Les outils du « design thinking »

Les outils principaux employés dans cette étude étaient les guides de discussion (guides des entretiens et des discussions en focus group).

Abigael a également employé le bon vieux « pen & paper » pour dessiner quelques scénarios et jeux pour encourager l’interaction avec les participantes.

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Des fèves ont été utilisées dans une activité pour apprendre ce que les femmes faisaient de leur argent

Des fèves séchées faisaient partie des outils employés pour une activité dont le but était d’apprendre ce que les femmes faisaient de leur argent. Au lieu de leur demander directement combien elles gagnaient et comment elles le dépensaient, Abigael a employé les fèves pour ces interrogations. Au lieu d’être timides ou gênées, grâce aux fèves, les participantes ont trouvé l’activité amusante.

C’est la fin de cette première partie sur l’étude du iHub UX Lab en RDC. Nous publierons très rapidement la suite sur ce blog. Pour en savoir plus sur ce que font  nos partenaires de iHub UX Lab – rendez-vous sur ihub.co.ke/uxlab . Si vous êtes intéressés par réaliser ce genre d’étude en Afrique de l’Ouest, contactez nous à hello@yuxdakar.com.

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