Etude sur la technologie et l’épargne des femmes en RDC [2ème Partie]

2ème partie de l’article écrit par Kennedy Kirui, l’un de nos partenaires du UX Lab de iHub  au Kenya (“Understanding the mental models around the savings culture and aspirations of women in rural Bukavu“) et traduit de l’anglais par Regan Kramer, amie de YUX Dakar.

Dans la première partie de cet article, nous avons parlé de notre premier voyage avec Women for Women International dans un secteur rural de Bukavu, en République Démocratique du Congo (DRC). Ce voyage représentait la première phase d’un projet que iHub UX Lab a entrepris avec Women for Women International pour mieux comprendre les modèles mentaux autour de la culture de l’épargne et les aspirations des femmes dans une région rurale de Bukavu. L’étude en question s’est réalisée en 2015. Dans ce nouveau post, nous allons partager des résultats de la première phase du projet, raconter nos expériences et les résultats de la seconde et détailler les propositions qui ont été faites. Bonne lecture !

Réflexions de la première phase

Pour la première phase du projet, réalisée au mois de mars, 2015, Abigael a passé deux semaines en tout dans un secteur rural du Bukavu. Ce fut deux semaines épuisantes, alors le reste de l’équipe n’a pas pu l’interroger  tout de suite. Après quelques jours de repos, Abigael a passé une semaine avec les collègues de iHub UX Lab ainsi que de iHub Research à analyser les données qui avaient été collectées. Dans cette phase d’analyse, on a utilisé une analyse qualitative thématique enracinée avec des méthodes de diagramme des affinités (ou diagramme KJ). Pour faire simple, les données issues des interviews ont été classées par thématiques puis les concepts et idées liés à ces sujets ont été groupés en différentes catégories avec des post-it. Ensuite l’équipe a employé l’approche de l’analyse collaborative pour examiner, discuter et itérer les interprétations des observations.

Notre premier objectif était d’apprendre ce que les femmes pensaient du l’épargne. A cette fin, nous avons formé des groupes de deux façons différentes. Certains groupes faisaient partie de la Caisse Rurale d’Epargne et de Prêt (CREP) liée au village, alors que les autres épargnaient de façon indépendante.

Dans les groupes CREP, les femmes faisaient donc partie de groupes d’épargne établis, avec un processus d’épargne et de prêt clairement défini. Elles ont distribué des livrets, tenu un registre, collecté l’argent pour des activités sociales, et noté les contributions à l’épargne dans le livret de chacune. Elles ont fait tout cela de façon systématique et bien réglée. Elles ramassaient les livrets de chacune et les gardaient dans la caisse métallique où elles gardaient l’argent collecté. La caisse avait trois cadenas à clé, et trois personnes différentes gardaient chacune une des trois clés, pour prévenir les vols. Le processus était à la fois ouvert et très sûr.

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Des femmes d’un groupe d’épargne se retrouvent pour faire les comptes

Dans les groupes d’épargne improvisés, les femmes ne se retrouvaient et versaient leur contribution que si elles avaient des fonds disponibles. Elles ont dit ne pas se retrouver régulièrement ; elles ne se retrouvent que lorsqu’elles avaient de l’argent à contribuer. On peut dire sans crainte de se tromper que les groupes CREP forgeaient une meilleure culture de l’épargne.

Dans la première phase, nous avons également cherché à comprendre les capacités technologiques initiales de ces femmes. Deux éléments clé nous ont paru se démarquer pendant cette phase. Malgré le fait que la plupart de ces femmes étaient semi-illettrées – la majorité d’entre elles n’ayant jamais été scolarisées, ou alors que jusque l’école primaire – leur connaissances des applications smartphone et interactions avec elles ont continué à croître. De plus, les femmes étaient ravies de pouvoir former leur mari et leurs enfants, tout en se perfectionnant elles-mêmes.

“J’ai réussi à former d’autres personnes de notre communauté à utiliser le téléphone… Désormais je peux dire qu’une fois dans ma vie, j’aurais été prof.”

Les femmes étaient très intéressées par les téléphones portables. Néanmoins, certaines d’entre elles étaient persuadées qu’étant illettrées, elles ne sauraient les utiliser. Or, l’introduction aux téléphones portables qu’elles ont reçue de la part des animatrices a suffi pour les dissuader de cette notion. Avec ces informations, nous étions prêts à démarrer la seconde phase du projet.

La seconde visite

La seconde phase du projet s’est avérée légèrement plus mémorable pour l’équipe d’iHub qui a fait le voyage jusqu’à Bukavu. Nous avons eu le droit à une belle intoxication alimentaire et un refus d’entrée au Rwanda à cause d’un problème de visa. Ce second voyage a eu lieu deux mois après le premier. Il avait comme objectif d’approfondir l’enquête et de savoir si la première phase avait suscité de nouveaux intérêts ou de nouvelles aspirations chez les femmes. Cette phase devait confirmer ou infirmer l’hypothèse en répondant à la question des besoins en technologie mobile de ces femmes, y compris ce que pourraient être leurs aspirations futures en technologie mobile.

Ainsi, notre experte Abigael est partie passer une semaine à Bukavu avec Adam Chagani, alors chercheur chez iHub Research. Le voyage aller s’est passé sans incident. C’était la même chose que la fois précédente : un vol de Nairobi à Kigali, 4 heures de taxi de Kigali jusque la frontière DRC/Rwandaise, puis 30 minutes de 4×4 de la frontière jusque Bukavu. Tout comme la première fois, il y a eu un briefing sur la sécurité. Bukavu et ses environs étaient toujours classés en alerte orange, c’est à dire relativement sûr, mais tout pourrait arriver, alors l’équipe ne devait rester sur le terrain au-delà de 15h.

Qu’est-ce qui s’est passé pendant notre absence ?

Pendant la seconde visite sur le terrain, on a contrôlé les résultats de 2 groupes d’épargne, un groupe CREP, et un groupe improvisé. La première chose qui a frappé Abigael et Adam à leur retour en Bukavu rural c’est que les connaissances des femmes avaient évolué pendant leur absence. Deux des groupes avaient épargné et ont pu acheter un téléphone mobile à l’usage de l’ensemble du groupe, pour un prix allant de 10$ à 13$. Suite à la formation téléphonique initiale, réalisée pendant la première visite sur le terrain, elles voyaient l’intérêt de posséder un téléphone mobile. Les deux groupes ont déclaré avoir l’intention de s’abonner à un service de Mobile Money dans un avenir proche. Cela montrait qu’elles étaient prêtes à intégrer la plateforme mobile, quand bien même elles devaient partager un seul téléphone à plusieurs. La plupart d’entre elles avaient acheté des cartes SIM. En cotisant à un fonds commun pour acheter des téléphones partagés et des cartes SIM personnelles, elles cherchaient à atteindre leur objectif, malgré leurs ressources limitées.

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L’un des groupes qui s’est cotisé pour acheter un téléphone

Les femmes avaient également découvert d’autres usages pour les téléphones. Certaines d’entre elles par exemple vendaient des briques en plus de cultiver des fruits et légumes. Parfois, elles perdaient une journée entière à aller là où les briques se vendent en général sans voir un seul client. Grâce au téléphone, elles pouvaient fixer des rendez-vous avec les clients pour ne pas y aller pour rien.

Pendant la première étude sur le terrain, les femmes ont systématiquement exprimé un besoin pour plus d’information et de formation. A part la formation à des métiers (couture, poterie, boulangerie) elles étaient très demandeuses de formations en numération et en alphabétisation. Certaines ont également voulu apprendre les bases de l’informatique. Des formations en numération et alphabétisation faciliteraient leurs interactions avec la technologie et amélioreraient leurs affaires. Toute formation professionnelle augmenterait leur capacité à générer du revenu et ainsi, l’argent disponible pour l’épargne.

Le voyage retour

En un rien de temps, le jour du retour vers Nairobi est arrivé pour Abigael et Adam. La veille de leur départ, l’équipe iHub et Women for Women International ont organisé un petit repas de fête. C’est là où Abigael a pris une décision regrettable. Emportée par l’ambiance festive, elle s’est décidée à essayer une spécialité locale : les cuisses de grenouille ! Adam n’a pas eu le courage de les essayer – sage décision qui l’a ravi plus tard.

Au matin, il était temps de prendre la route de Kigali, d’où partait le vol pour Nairobi. Tout se passait bien jusqu’à ce que l’équipe d’iHub n’arrive à la frontière entre la RDC et le Rwanda.

Les premiers signes de détresse venaient d’Abigael. Son ventre se rebellait. Ensuite, ce fut au tour d’Adam : apparemment, bien qu’un citoyen canadien qui va du Rwanda à la RDC n’ait pas besoin de visa, cela ne marche pas dans le sens inverse. Sans visa, Adam ne pouvait franchir la frontière pour rentrer au Rwanda.

Une ode à l’efficacité Rwandaise

Puisque Abigael avait bien un visa, elle est partie pour Kigali. Adam a dit plus tard qu’elle ne pourrait jamais être dans l’armée, car elle abandonnerait ses hommes ! Heureusement, il a pu faire sa demande de visa Rwandais en ligne et comme il a suffi de trois heures pour l’obtenir, il est quand-même arrivé à Kigali à l’heure pour son vol vers Nairobi.

Propositions technologiques

Suite à la deuxième phase de cette étude, il a été proposé que deux applications soient conçues pour ces femmes :

  • Une application de formation, pour leur permettre d’acquérir des compétences en numération et alphabétisation.
  • Une application pour numériser les opérations du processus CREP (table banking) qu’elles utilisaient dans leur groupe d’épargne.

L’application de formation serait un point d’accès à des savoirs qui augmenteraient leur confiance en soi et offriraient des occasions de développer des compétences. S’habituer à une application qui les aiderait à acquérir des compétences en numération et en alphabétisation augmenterait d’office leurs connaissances en technologie mobile, ce qui leur offrirait plus d’opportunités. L’application aurait besoin d’avoir des capacités en langue indigènes pour permettre de traduire le programme de formation entre le dialecte local (le mashi) et soit l’anglais, soit le français.

Plus que les fonds que ces femmes épargnent dans les groupes CREP augmenteraient, plus qu’il serait utile de pouvoir capter ces données de façon numérisée. Cela éliminerait le besoin de papier, de calculettes, de tampons et d’autres matériels analogues qu’elles employaient. Cela a donc été proposé pour leur permettre de gagner en efficacité. Cela serait adopté au fur et à mesure.

Le développement de ces applications aurait du être la troisième phase du projet. Malheureusement, cela ne s’est pas fait par manque de moyens.

Pourquoi ce projet nous a t’il transformés ?

Quand on est dans une pièce climatisée au cœur de Nairobi, il est très rapide de prendre beaucoup de choses pour acquis ou allant de soi. Nous avions beau avoir déjà travaillé dans des environnements excentrés avant ce projet, nous n’avions jamais ressenti des différences importantes avec notre environnement habituel. La plupart des personnes avec lesquelles nous avons interagi possédaient déjà des téléphones mobiles et avaient une bonne connaissance de la téléphonie et de ses avantages. Un de nos projets avec le Kenya Wildlife Service (Service Kenyan de protection de la nature, KWS) se trouve aussi dans un lieu très isolé. Mais les gardes forestiers avec lesquels nous travaillons sont tout à fait à l’aise avec les smartphones et leurs applications.

Ce projet, par contre, nous a amené sur un terrain entièrement nouveau. Nous avons pu voir l’impact qu’un appui, même minime, pouvait avoir sur la vie des gens. Ainsi avions-nous appris à ne jamais sous-estimer l’impact d’une « petite » intervention. Et nous avons surtout appris que ce que nous faisons à UX Lab est essentiel pour le développement de technologies centrées sur les besoins des utilisateurs.

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